November 2019

Adéquation

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Il est un terme désignant une concordance ou un rapport parfait, le fait de faire correspondre un objet à un autre. Son origine provient du latin adaequare, rendre égal : c’est ce que nous appelons l’adéquation.En Français, il s’agit plus d’un accord, d’une correspondance parfaite entre un objet et ce à quoi il est destiné.

L’adéquation, le fait de faire correspondre un objet à un autre, pourrait aussi bien être le fait de faire correspondre une personne à une autre, ou bien entendu à soi-même. Correspondre à ce que l’on est. C’est le travail de toute une vie. C’est un chemin qui nous mène à la sagesse, pour peu que nous ayons la volonté d’y mener nos pas.

L’histoire de notre humanité a évoluée de l’hétéronomie, cet état de la volonté qui puise hors d’elle-même, dans les règles sociales, les influences et le principe de son action, vers l’autonomie, cette volonté de se gouverner par ses propres lois, ses propres règles. A vrai dire, il n’y a pas si longtemps que nous avons découvert et construit le principe d’autonomie, et de là l’individualisme, que nous en avons fait le centre du développement humain.

Je m’explique. 

Comme vous le savez sans doute, dans une société de type hétéronome, l’intérêt du groupe prime sur l’intérêt individuel. L’individu n’est qu’une partie d’un corps qui forme la société. Son avis personnel n’a pas d’importance, ou si peu… il est plutôt même une menace.  D’ailleurs, ceux qui prennent la liberté de penser différemment sont exclus du groupe, éliminés parfois physiquement.

Il ne faut pas chercher très loin pour illustrer ce mode de construction de société : bien entendu les tribus ancestrales fonctionnent suivant ce modèle, mais le moyen-âge dans nos régions également. 

Et si le groupe prime sur l’individu, il n’est pas trop compliqué d’être en adéquation avec… avec qui d’ailleurs ? avec le groupe qui vous dicte ses règles. La question de l’être avec soi-même ne se pose pas vraiment. 

Ou je pense comme le groupe, ou je suis exclu.

Ou j’adhère au projet commun, ou je me retrouve isolé, sans ressources.

Cette adhésion totale aux valeurs communes est le passage obligé vers la survie, et vers une vie meilleure.

Donc, pour être bref, l’hétéronomie crée un sens de la vie stéréotypé, codé, et qui n’accepte pas l’évolution, le changement. L’adéquation avec son milieu est codée, sans choix réels. A tout point de vue, même en amour, les mariages sont arrangés pour le bien du groupe. L’adéquation avec soi-même n’est pas un sujet.

Mais l’individu en tant que tel a toujours existé, a toujours voulu se manifester. Et quand son identité est oppressée trop longtemps, trop durement, cela fini par une révolution.

Difficile de situer précisément le passage de la société hétéronome à la société autonome. Cela s’est fait en plusieurs étapes, longues pour nous mais courtes à l’échelle de l’humanité. La renaissance, certainement, la révolution française, à coup sûr. Quoi qu’il en soit, dans la société d’autonomie dans laquelle nous vivons ici et aujourd’hui, l’individu est appelé à rechercher lui-même le sens de sa vie. A développer son individualisme.

Autrement dit, à construire lui-même son adéquation avec son milieu. A chercher son chemin dans une société dans laquelle les codes, les repères, disparaissent peu à peu. Il faut se les inventer soi-même. Il faut les construire seul, partager, ou se faire aider dans cette démarche.

Alors, comment et où trouver ce chemin dans la précipitation de nos vies, comment parvenir à être en plein accord avec soi-même dans cette tourmente qui nous agite, dans ce quotidien qui prend possession de nous ? 

Je vais tenter l’hypothèse que l’on peut précisément le trouver dans l’instant présent. Parce que l’instant est la vérité et la réalité suprêmes, ou disons la moins grossière des erreurs. Ceci me semble un bon point de départ. 

Mais qu’est-ce que l’instant présent ? De quoi est-il fait ?

L’instant présent est fait de solitude. Il faut pouvoir dialoguer avec, comme dit Christian Bobin,  la vérité solitaire de sa propre vie. Il faut pouvoir l’apprivoiser, l’aimer. La solitude nous amène vers la plus simple des lumières, la plus dépouillée.   Je le cite : « J’ai toujours craint ceux qui ne supportent pas d’être seuls et demandent au couple, au travail, à l’amitié, voire même au diable ce que ni le couple, ni le travail, ni l’amitié ni le diable ne peuvent donner : une protection contre soi-même, une assurance de ne jamais avoir affaire à la vérité solitaire de sa propre vie. Ces gens-là sont infréquentables. Leur incapacité d’être seuls, fait d’eux les personnes les plus seules au monde. »

L’instant présent est fait de liberté. Je suis souvent étonné de voir comme finalement, nous nous en octroyons peu. Comme nous construisons nos vies autour d’obligations, d’interdits, de conventions à respecter, qui nous empêchent de respirer, nous plongent dans un brouillard diffusant, que nous aurions bien tort de considérer comme rassurant. Il ne fait que nous enfermer, il nous paralyse. Mais, si à chaque instant de notre vie, nous pensons liberté, alors nous serons libres. 

L’instant présent est fait d’attention. Parce qu’il est précieux. Parce qu’il n’a rien à voir avec l’instant juste après, qui, lui, est un piège.

L’instant présent est fait de vérité. Je ne peux pas tricher avec ce que je ressens maintenant, à l’instant précis où je vous parle, sans éprouver un profond malaise.  Si nous sommes conscients de l’instant présent, nous parlerons vrai. 

L’instant présent est fait de beauté, pour peu que nous puissions la voir. Car elle est partout. Elle veut vivre partout, même dans les ténèbres des sombres soirs de novembre, la fleur se prépare à éclore un jour.

Il faut que nous puissions reconnaître l’instant présent, le cristalliser, en prendre possession.

Ce chemin-là, rarement la vie que nous menons aujourd’hui nous incite à le prendre. Le prendre et le suivre, c’est un combat contre ces futilités qui s’agitent en permanence autour de nous, qui n’ont pas d’autre but que de nous y arracher pour nous promettre dans des futurs très proches des plaisirs rapides, des frustrations en devenir. Ah, ce fichu instant proche à venir, ce miroir aux alouettes, perçu comme meilleur, qui nous pousse à vivre en permanence dans l’anticipation. Si le passé nous confère une identité, le futur comporte des promesses de salut et de satisfaction. Mais c’est une illusion. Et le passé, et le futur, n’ont pas réellement de valeur. Seul l’instant présent peut en avoir, car il est le seul qui existe réellement. 

La sagesse nous conduit à éviter cette vie en décalage, ces semblants de vies qui ne sont pas la nôtre.

C’est dans le creuset de l’instant présent et de ce que nous pouvons y ressentir que se trouve caché le chemin vers notre adéquation, celui qui nous ramène à nous-mêmes. C’est grâce à notre capacité à en être conscient que nous pourrons le découvrir. Et parce que nous sommes intégralement responsables de nos actes, et donc de nos choix, j’ai l’espoir que nous puissions tendre vers cette vie d’adéquation.Si les choix que nous faisons dans notre vie réelle correspondent à ce que nous ressentons au plus profond de nous, alors nous sommes sur la route de la liberté et de l’authenticité. S’ils sont dictés par l’extérieur de nous-même, s’ils ne sont pas en adéquation avec ce que nous sommes profondément, alors nous sommes comme des prisonniers dans une cage. Au mieux, une cage de verre qui nous permet de pressentir la route de la liberté sans pouvoir jamais la rejoindre, prisonniers que nous serons du conventionnel, du désir immédiat d’une jouissance proche. Au pire une prison plongée dans les ténèbres.Il existe un paradoxe…En même temps nous avons tout en main, en même temps tout nous échappe en permanence. Ce paradoxe nous déchire si nous y pensons, si nous avons la volonté d’évoluer sur le chemin de la connaissance de nous-même, et de notre réalisation. Nous sommes en quelque sorte condamnés à vivre sans arrêt dans l’improvisation, dans le brouillard, mais si nous ressentons que tout est en nous, la lumière éclairera toujours notre chemin. Regardez l’amour. Il nous sauve de l’angoisse. Sans amour, notre vie devient terrifiante. Grâce à l’amour, elle peut être consolée, elle peut prendre du sens. Dans un grand “tout”, sans un dieu pour créer le monde, sans vérité révélée autre que celle que nous découvrirons par nous-mêmes et en nous-mêmes.En même temps, l’amour nous déchireNous sommes bien seuls face à ces paradoxes, à ces souffrances.Tout ceci m’incite à faire une petite digression vers la psychologie. Nous y rencontrons la notion de congruence. Génériquement, la qualité de ce qui est adéquat et coïncide avec autre chose. Plus soudé, plus proche encore que l’adéquation, puisqu’en géométrie, deux surfaces sont congruentes lorsqu’il y a un emboitement parfait. La congruence en psychothérapie est le terme employé par Karl Rogers pour indiquer une correspondance exacte entre l’expérience, la prise de conscience et l’expression de soi, lorsqu’il existe une cohérence dans l’expression de la personne, entre ce qu’elle ressent, ce qu’elle pense et comment elle agit.Seulement voilà, la condition humaine est confrontée à ses contradictions et ses paradoxes. Rien n’est stable et constant. Nous changeons d’avis. Nous sommes sans arrêt sollicités, enclins à changer d’avis, sujets aux influences. Sujets à nous laisser emporter par les promesses de satisfaction d’un futur évanescent, éphémère, instable. Comme dit Alexandre Jollien : Espérer pour soi le meilleur est à la portée de tous. Savourons ce que nous sommes, ce que nous pouvons, ce que nous avons déjà.L’humain a aussi parfois une fragilité à côtoyer des rivages plus sombres. Notre pire ennemi n’est-il pas souvent en nous-même ?Nous sommes humains, avec nos imperfections et nos capacités plus ou moins grandes ou limitées. Nous ne sommes que des humains, dans cet univers puissant et infini… mais nous sommes dans notre milieu et nous pouvons agir. Après une petite disgression psychologique j’aimerais à ce stade de mes réflexions faire un petit détour par la mythologie grecque. Parce que la mythologie est tellement riche d’instruction, tellement ancienne et éprouvée également, que les histoires qu’elle raconte nous éclairent toujours.Ulysse. Roi d’Ithaque, parti en guerre contre les troyens, tente après dix ans d’une horrible guerre, de rentrer chez lui. Mais il prendra encore dix ans pour y parvenir, pour retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque. Pourquoi ? Vous le savez sans doute si vous connaissez l’Odyssée : parce qu’il a provoqué la colère de Poséïdon, en crevant l’œil de son fils, le cyclope Polyphème. Raison pour laquelle Poséïdon décide de se venger. Pour cela, il va mettre sur la route d’Ulysse une multitude de dangers, d’obstacles, de pièges, dont le seul but est de le détourner de son chemin. De lui faire oublier Ithaque, Pénélope, et Télémaque. De lui faire oublier le sens de sa vie ; ce qui était son adéquation avant d’être obligé à la guerre.Par exemple, pour arriver à ses fins, il entrave la route d’Ulysse du chant des sirènes, de la magicienne Circée, ou encore d’un fruit trouvé sur une île, le lotus, fruit délicieux… qui provoque l’oubli.Ulysse plonge même dans un profond sommeil à l’approche de la côte d’Ithaque, qu’il rate de peu !Au cours de ses pérégrinations, il accoste sur une île où il tombe nez à nez avec Calypso, nymphe merveilleuse, divinité sublime, et qui tombe éperdument amoureuse de lui. Sur cette île, il y a tout ce qu’il faut pour bien vivre, c’est un paradis. Eperdument amoureuse d’Ulysse, elle veut le garder pour elle. Elle fait tout pour qu’Ulysse oublie Ithaque, Pénélope, sa vraie vie… Mais, chaque soir, Ulysse va s’assoir sur un rocher en direction d’Ithaque et pleure toutes les larmes de son corps. Après sept ans de cette vie, Calypso, qui ne peut plus voir son Ulysse adoré dans cet état-là, va consulter son père Zeuss qui lui dit de laisser Ulysse rentrer chez lui. Calypso, folle de rage et qui veut garder son Ulysse chéri, lui fait une proposition malhonnête, qui pourrait nous faire penser à une promesse chrétienne. Elle lui dit : je te donnerai l’immortalité et la jeunesse éternelle.Ce qui est très important à ce stade-ci de l’histoire, et qui définit tout, c’est qu’Ulysse répond « non » à Calypso. C’est la réponse d’un être mortel comme nous tous et qui dit : la vie d’un homme mortel en adéquation avec lui-même est préférable à une hypothétique vie d’immortel. Quelle sagesse…Le sage est celui qui a vaincu les peurs, et entre autres la peur de la mort. La peur est le contraire de la sagesse : la peur nous coince, nous rend bête et méchant. La sagesse nous permet de penser librement et être capable d’aimerC’est ainsi que l’on peut dire que deux maux nous empêchent de vivre : le passé et le futur. Ils nous empêchent d’habiter la seule dimension réelle, qui est le présent. Le passé n’engendre que de la nostalgie ou des regrets, voire des remords.Le futur n’est pas encore, c’est le néantEt finalement, le présent, nous n’y sommes jamais, ou si peu souvent…Comme le dit si justement Comte-Sponville, la sagesse c’est regretter un peu moins (le passé), espérer un peu moins (le futur), aimer un peu plus (le présent).Notre héros Ulysse, par exemple, est constamment dans l’espérance d’Itaque, mais jamais dans l’amour d’Itaque. Son présent est atroce.Quand on a trouvé sa place dans l’ordre du monde, comme un organe, on comprend que l’on est soi-même un fragment d’éternité ; la mort n’est plus rien pour nous…Dans cette recherche, sur ce chemin, le piège serait de croire que vivre en accord avec soi signifie forcément vivre en harmonie permanente, en complète adéquation avec soi-même. Ce serait une illusion. C’est oublier ou ignorer que cet accord est un mouvement, pas un état. Le psychologue Carl R. Rogers, encore lui, évoque d’ailleurs une «continuelle orientation de vie », à mille lieues d’un moi figé dans ses principes et certitudes. « Être soi-même, c’est accéder à la mobilité, à la fluidité complète, c’est être réaliste de façon créatrice et créateur de façon réaliste », écrivait-il. C’est découvrir et accepter la complexité parfois inconfortable de son humanité, c’est-à-dire ses contradictions internes et l’ambivalence de son désir.

Tendre vers l’adéquation ou vers la congruence constitue une étape indispensable à la construction de l’intention, c’est-à-dire au but que l’on veut atteindre. Parce que si, souvent dans notre vie, nous passons à côté de la vérité, ou plutôt de notre vérité, à côté de la beauté, c’est presque toujours par distraction. Si nous sommes en congruence avec nous-mêmes, nous pouvons définir et préciser nos intentions, nos désirs profonds. 

L’intention est un acte de conscience puissant. L’intention, cette volonté profonde qui nous guide, et qui s’incarne dans nos actes.

Benedicte Mayne

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